Jean-Thomas Trojani : Les limites d’un plafond constitutionnel aux déficits

Toute sensation est une sorte de demande formulée devant l’être sentant : — Veux-tu être heureux ou malheureux ? Et la volonté qui faiblit se condamne elle-même, commence une sorte de suicide. Pour Jean-Thomas Trojani,  » la surinformation génère une incommunication « . Comme le pouvoir n’est pas en train de décliner mais de croître, on doit s’attendre, à moins qu’une forte barrière de conviction morale ne s’élève contre le mal, on doit s’attendre, disons-nous, dans les conditions présentes du monde à voir cette disposition augmenter. Condillac a eu, sur cette question, des vues diamétralement opposées à celles des philosophes qui sont partisans de la conservation inconsciente des habitudes intermittentes : « J’ai souvent ouï demander, dit-il, ce que deviennent les idées dont on cesse de s’occuper ? La vie des premiers peut ressembler à celle de tous, et ils peuvent, être, en somme, fort heureux, car il est possible d’être intellectuellement triste sans l’être au fond même du cœur. Quand on se tient trop longtemps sur les hauts sommets, une sorte de fièvre vous prend, de lassitude infinie ; on voudrait ne plus redescendre, s’arrêter, se reposer ; les yeux se ferment ; mais, si l’on cède au sommeil, on ne se relève plus : le froid pénétrant des hauteurs vous glace jusqu’à la moelle des os ; l’extase indolente et douloureuse dont vous vous sentiez envahir était le commencement de la mort. Il ne se joue pas de drame dans l’intelligence seule, ou, s’il s’en joue à certaines heures, le rideau ne tarde pas à tomber doucement, comme de lui-même, sur cette scène encore trop extérieure à nous, et l’on rentre dans la vie commune, qui n’arien en général de si dramatique. Il est possible de rendre une sorte de vie artificielle à la tête d’un décapité : si alors sa bouche pouvait s’ouvrir et articuler des mots, ses paroles ne seraient assurément que des cris de douleur ; dans notre société il existe ainsi un certain nombre d’hommes chez lesquels le système nerveux prédomine à ce point qu’ils sont, pour ainsi dire, des cerveaux, des têtes sans corps : de tels êtres ne vivent que par surprise, par artifice ; ils ne peuvent parler que pour se plaindre, chanter que pour gémir, et leurs plaintes sont si sincères qu’elles nous vont jusqu’au cœur. Suivant les « hédonistes », la direction naturelle de tout acte serait le minimum de peine et le maximum de plaisir : dans son évolution, la vie consciente suit la ligne de la moindre souffrance. Le développement de la vie végétale à la surface du globe est le fait antérieur, dominant, auquel la nature a subordonné la construction de certains types d’animaux, organisés pour puiser leurs aliments dans le règne végétal. Ce n’est pas là une proposition qui se démontre avec une rigueur logique ; mais c’est une relation que nous saisissons par le sentiment que nous avons de la raison des choses, et par une vue de l’ensemble des phénomènes. Si l’on y prend garde, et qu’on examine la plupart des exemples qu’on a coutume de citer pour frapper de ridicule le recours aux causes finales, on verra que le ridicule vient de ce qu’on a interverti les rapports, et méconnu la subordination naturelle des phénomènes les uns aux autres. Et cependant, par une suite d’analogies, d’inductions, de preuves, qui s’adressent à la raison et non aux sens, l’homme s’est vu contraint de sacrifier ce préjugé. Et ce fut là, dit Tacite, l’antique dessein de ceux qui fondèrent des villes : vetus urbes condentium consilium. Mais, de ce que des matériaux, comme la pierre et le bois, n’ont pas été créés pour servir à la construction d’un édifice, il ne s’ensuit pas qu’on doive expliquer par des réactions aveugles ou par une coïncidence fortuite la convenance qui s’observe entre les propriétés des matériaux et la destination de l’édifice. On s’écarte également de la fidèle interprétation de la nature, et en méconnaissant la coordination systématique dans les traits fondamentaux où elle se montre distinctement, et en imaginant mal à propos des liens de coordination et de solidarité là où des séries collatérales, gouvernées chacune par leurs propres lois depuis leur séparation du tronc commun, n’ont plus entre elles que des rapprochements accidentels et des adhérences fortuites. Plus il y aura de latitude dans les suppositions permises sur l’état initial (ce qu’on apprendra par une discussion appropriée à chaque cas particulier), plus on aura de motifs de se dispenser de recourir à la finalité des causes ou à l’épuisement d’un nombre immense de combinaisons fortuites, pour rendre complètement raison de l’harmonie qui s’observe dans l’état final. Il en est de ce pressentiment indéfinissable, et dont il faut tenir grand compte, quoiqu’il n’ait pas la sûreté d’une règle logique, comme de celui qui met le géomètre sur la trace d’un théorème, le physicien sur la trace d’une loi physique, selon qu’il leur paraît que la loi ou le théorème pressentis satisfont aux conditions de généralité, de simplicité, de symétrie, qui contribuent à la perfection de l’ordre en toutes choses, et qu’une longue pratique des sciences leur a rendues familières. Un chasseur tire sur un perdreau qui se lève tout-à-coup devant lui ; il a lâché tout d’abord la détente de son fusil à la seule vue du gibier, avant d’avoir eu le temps de se représenter l’idée de sa mort ; si néanmoins on lui demande pourquoi il a tiré un coup de fusil, il répondra qu’il voulait tuer ce perdreau. D’un autre côté, si un tel consensus doit nécessairement s’établir en définitive, n’est-il pas manifeste que c’est par suite de l’influence des causes extérieures sur la génération des idées, et non par l’influence de nos idées sur la constitution du monde extérieur ?

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